Pourquoi?

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Il y a dans l’air comme un sentiment de mal-être nouveau. Tout va trop vite, toujours quelque chose à faire, nous zappons entre les info’ du moment, les yeux rivés sur notre Smartphone. Nous tuons le temps. Nous n’aimons pas ne rien faire et face à cette anxiété, notre mobile est l’outil de stimulation idéal pour s’occuper. Chaque temps mort, de transport ou d’attente, devient un prétexte à la consultation, à la vérification d’une actualité ou un jeu. Un peu comme fumer une cigarette ou se ronger les ongles (Have smartphones killed boredom (and is that good)?). Une sorte d’urgence intérieure à faire quelque chose, pour remplir le moment présent et par là même s’en décrocher. Nous sommes branchés, une fatigue inconsciente s’installe et certains vont jusqu’à envisager une retraite numérique (déconnexion choisie). Nous constatons enfin que des inégalités se forment au niveau du temps passé sur le réseau, un plus haut niveau social libère du temps, temps retirés aux médias, et s’accorder du temps devient un luxe que peu peuvent se permettre.

Pourtant les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) nous offrent de belles promesses : s’informer sans limite, communiquer et partager avec les autres plus que jamais, tout cela nous permettant de gagner un temps considérable. On parle d’une révolution de la communication, d’un global village du web 2.0. C’est cette impression de perte de contact paradoxale dans une société moderne en flux tendu qui est à l’origine de notre réflexion sur les temps mous.

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L’autre, de Luc Delahaye

Plusieurs auteurs nous donnent des clés pour comprendre ce phénomène. Nicole Aubert parle d’une société malade du temps où le culte de l’urgence c’est étendu jusque dans la sphère intime. L’accélération du temps économique, association d’un capitalisme financiarisé court-termiste et de moyens de télécommunications instantanés, a induit un rapport au temps mondialisé où la vitesse devient synonyme de progrès. L’espace n’étant plus une contrainte, l’Homme part à la conquête du temps. Au travail, nous faisons plus avec moins, moins de personnes et de temps. Les temps mou n’existent plus, et la rentabilité prévaut. Certains jouissent de cette vitesse, elle galvanise, donne le sentiment d’exister, quand d’autres s’engluent, courrent après le temps et parfois décrochent. Quand cette logique de rentabilité atteint la sphère privée, c’est là qu’émerge l’instantanéité du temps relationnel. Le tissus social devient un filet détendu, les liens se dénouent, plus fragiles, plus éphémères. Nicole Aubert nous décrit un Homme de l’instant, qui à force de vouloir tout faire tout de suite s’engage dans une constante fuite en avant. Elle parle du syndrome du zappeur : « c’est tout à la fois l’anxiété du temps perdu, le stress du dernier moment, le désir jamais assouvi d’être ici et ailleurs en même temps, la peur de rater quelque chose d’important, l’insatisfaction des choix hâtifs, la hantise de ne pas être branché au bon moment sur le bon réseau, et la confusion due à une surinformation éphémère ». 

Le sociologue et philosophe Hartmut Rosa, dans son livre Accélération, décrit quant à lui comment l’accélération technique (transport, consommation, communication) entraine l’accélération des rythmes de vies et certaines mutations sociales. Dans toutes les sphères de la vie, il constate une augmentation du nombre d’actions par unité temps. Et il y a selon lui dans cette accélération technico-sociale une source de stress majeurs : « le monde entier nous est offert en une seconde ou à quelques heures d’avion, et nous n’avons jamais le temps d’en jouir. Alors, pour tout faire, nous devons densifier ces moments. On mange plus vite, on prie plus vite, on réduit les distances, accélère les déplacements, on s’essaie au multitasking, l’exécution simultanée de plusieurs activités ». 

 

Ainsi, l’individu est écrasé sur le présent, l’avenir s’efface et le tourbillon d’activité fait sens à lui seul. « Le temps est hors temps » dit Nicole Aubert, il se déracine et échappe aux contextes locaux.

 

Ce culte de la vitesse, Paul Virilio le dénonce depuis 30 ans. Penseur de la désynchronisation du temps humain et du temps technologique, il décrit la vitesse comme un pouvoir, l’accélération sa conquête et le progrès technologique son corollaire. En louant l’instantanéité, l’individu moderne pousse à son paroxysme ce dogme. Il se met des oeillères, les fins disparaissent et la Démocratie s’effrite. 

 

La rentabilité, la vitesse nous percute jusque dans notre intimité. Tout va plus vite. Mais cette urgence intérieure n’est pas le seul fruit d’un entrainement venu de l’extérieur. La satisfaction immédiate, le caractère pulsionnel de nos comportements y joue aussi son rôle. Le philosophe Bernard Stiegler décrit une économie de la dépendance où la satisfaction de la pulsion est devenue la norme. Les NTIC permettent une captation de l’attention des individus dans un but consumériste. Nous serions alors de plus en plus impulsifs en partie car nous sommes plus réceptifs aux stimulations.

Le sentiment de Disconnected Society peut donc potentiellement être considéré comme un dommage collatéral, la conséquence de cette impatience chronique et de l’intensification des rythmes de vie.

 

Bored couple, par Martin Parr

Bored couple, par Martin Parr

L’intérêt général récent pour des sujets tels que l’ennui, la lenteur ou la méditation semble lié au mal être engendré par cette situation. Plusieurs personnes défendent aujourd’hui les mérites de la lenteur. Anthony Oliver Scott et Manohla Dargis, par exemple, écrivent que les films lents et ennuyeux laissent le temps et l’espace de penser. Le film «The clock» propose une expérience lente dans la mesure où il dure 48h et invite les spectateurs a y perdre quelques heures de leurs temps. James Ward quant à lui a créé The Boring Conference et poste régulièrement sur son blog des photos de choses sans significations apparentes, voire ennuyeuses. Dans le registre photographique, Luc Delahaye a également capté dans la série « L’autre » le regard perdu de personnes pensives dans le métro. Dans le domaine des œuvres vidéos, on citera le vidéaste David Michalek qui encourage par son travail figure studies à observer extrêmement lentement les mouvements quotidiens, afin d’y déceler des choses invisibles en “ultra slow motion”. L’artiste international James Turrel invite quant à lui dans son installation Roden Crater les visiteurs à s’installer sous un cadre ouvert vers le ciel. Le courant Slow design encourage, dans le domaine de la création d’objet, des modes de conception lent et progressifs de l’objet.

 

Savoir apprécier le temps mou c’est arriver à se détacher de cette routine impulsive, arrêter d’être constamment dans la projection pour se rendre disponible au présent. Notre projet s’inscrit dans cette démarche, c’est une invitation à se donner le temps.